Léma ou les matins d'attente

par Toutouche

 


Il était une fois, dans un pays lointain,
En un temps d’autrefois, quelque peu incertain,
Au pied d’un mât dressé, paré pour fendre la mer,
Une femme aux yeux baissés, serrant son cœur de mère.

A la lueur rosée où point l’heure du matin,
Son regard embrumé trahissait son chagrin,
Craignant à son amour de se montrer amère,
Redoutant le temps lourd des adieux trop sommaires.


« - Je t’en supplie Penina, ne sois pas triste… Je suis à la torture quand je te vois ainsi…
- Alors reste… reste, simplement ! Que devrais-je dire des martyres de te laisser partir ?
- Tu sais bien que je ne peux pas…
- Iannis… cha… chaque fois que tu prends la mer, j’ai peur qu’elle ne t’arrache à moi. Je sais que c’est insensé…
- Et adorable à la fois…
- … mais cette fois plus que les autres, je… je ne sais pas, je pressens comme une menace…
- N’attire pas le mauvais œil sur nous, mon amour ! Tu n’as aucune raison de t’inquiéter : c’est une courte traversée, je serai de retour bien avant que l’hiver n’ait rendu les eaux hostiles, dans trois mois tout au plus, deux même si les vents sont cléments.
- Tu le promets ? »


« - Je te le jure ! Et cette année, nous serons réunis pour Noël… tous les quatre.
- Ne pars pas, Iannis ! Pour lui ! Prétexte une fièvre, un empêchement, qu’importe… Dis seulement que ton épouse veut la certitude de t’avoir à ses côtés pour la naissance, ils comprendront, ou non d’ailleurs, je m’en moque…
- Nina… »


« - Je sais Iannis… Impossible… Est-ce ainsi qu’il nous faut vivre, de baisers de loin en loin pour nous survivre ?
- Mais nous suivre... Je t’emporte avec moi, Nina, tu es ma force. Et toi, ma douce, surtout, repose-toi, ne t’astreins pas à la tâche.
- A vos ordres, mon capitaine… »


« - Tu veux lever l’ancre, Léma ?
- Ourde !
- Mais oui elle est trop lourde pour toi, ma puce !
- Papa faire !
- Oui, je vais m’en occuper… Prends bien soin de ta maman quand je serai en mer, mon trésor…
- Papa pâtir ?
- Oui ma chérie… mais je reviens bientôt…
- Ema venir ! »


« - Viens là toi ! Tu veux me faire un gros câlin, mon cœur ?
- Nan ! Pas dans bas ! Sur ateau ! Ema pâtir avec Papa !
- Je ne peux pas t’emmener avec moi, ma puce…
- Papa pâtir tout seul ?
- Avec mon équipage…
- Quand revenir aison ?
- Dans trois mois, ma chérie.
- Long ?
- Non, pas tellement : quand les feuilles des arbres seront devenues rouges et jaunes, la moitié sera écoulée, et quand elles seront toutes tombées, je serai revenu. »


« - Omis ?
- Promis, sans omission ! Tu ressembles tant à ta maman, Léma… Je t’aime très fort mon cœur, tu le sais ?
- Vi ! Sais ! Ze t’aime aussi Papa…
- Je ? Tu as dit ‘je’ Léma ?
- Vi ! Ze suis une grande fille main’ant, le bébé dans ventre de Maman ! »


« - Riste Maman ?
- Un peu mélancolique, mon cœur, mais ne t’inquiète pas, ça va passer… Tu fais au revoir à Papa ?
- Naaaan ! Papa méchant, pâtir sur ateau tout seul et Maman riste…
- Ne… n’en veux pas à ton Papa, c’est son devoir qui exige cela, et ton Papa est un homme d’honneur…
- Honneur ?
- Cela signifie qu’il fait toujours ce qu’il est obligé de faire, même quand il n’en a pas du tout envie…
- Bien ?
- Oui ma chérie, c’est très très bien… »

Et le beau capitaine, fidèle à sa charge,
Quoiqu’il lui voua haine, fit cap vers le large.


« - Iannis ! Iannis ? Rentre au chaud, la nuit va tomber ! Léma ? Où êtes-vous ?
- On arrive, on arrive tout de suite ! »


« - Tu viens Iannis ? Je continuerai à te montrer comment on fait demain.
- Ema !
- Allez… tu peux te relever tout seul, t’es assez grand maintenant ! »

Les années ont passé, les ans s’étaient allés,
Mais le père espéré, n’était, lui, pas rentré.


« - Maman ? Je peux t’aider ?
- Il n’y a malheureusement pas assez de tâche pour deux, ma chérie… Allez vous débarbouiller plutôt. Et… Léma ? Soyez économe avec l’eau s’il-te-plaît, l’hiver s’annonce tôt cette année, il nous faut ménager les réserves…
- D’accord Maman…
- Accord ! »


A la porte, trois bruits sourds, annonce d’un visiteur,
Importun au pas lourd, sans nul égard pour l’heure.

« - Maman, qui ça peut être ? Il est tard !
- Tu as raison Léma… Allez vous coucher les enfants, l’heure est déjà plus que passée !
- Mais… Maman ?!?
- Ne discute pas ! »


« - Bonsoir Penina !
- Macchus…
- Tu sais pourquoi je suis là, ma belle ?
- Oui…
- Et ? As-tu enfin pu rassembler ton dû ?
- Non…
- Même Mellie n’a pas pu t’aider ?
- Non…
- Il est usé, l’usurier, tu abuses, ma beauté !
- Je… je n’y suis pas parvenue, Macchus, je suis désolée… »


« - Il est pourtant des solutions aimables qui me seraient tout à fait amiables, ma jolie…
- N’y songe même pas !
- Ne prends pas cet air fier d’arrogance devant moi, Penina, il n’a jamais déshonoré personne d’acquitter sa dette !
- Ce n’est pas seulement de la fierté, Macchus, c’est… de l’écœurement ! »


« - C’est l’absence de bonnes et dues formes, comme dit, qui te rend si pudibonde ? Mais si ça ne tient qu’à ça… Tu sais bien que tu me rends fou, Nina, épouse-moi ! Ta dette sera ta dot !
- Tu déraisonnes, Macchus, je ne suis pas à vendre ! Relève-toi ! Et ne m’appelle pas Nina… Seul mon mari m’appelle comme ça. Je suis déjà mariée, si ta folie te l’a fait oublier ! »


« - C’est ta propre folie qui parle ! Il n’est que toi pour mettre un voile sur ton veuvage à défaut de l’avoir porté, Penina, mais à l’heure qu’il est, ma jolie, même les vautours qui l’ont terminé l’ont oublié, ton Iannis !
- Monstre ! Pourceau ! Hors d’ici ! Hors de chez moi ! Hors de chez nous !
- N’aie pas l’orgueil de croire tes attraits éternels, ma jolie… Regarde donc comme tu vis, enguenillée dans ta cabane de pêcheuse ! Le seul Iannis qui vice l’air qu’il respire, c’est ton moutard. Et le jour où tu ne sauras vraiment plus comment le nourrir, c’est toi qui viendras demander à genoux ce que tu dédaignes aujourd’hui, mais ne t’étonne pas de trouver alors les portes de certaines maisons closes !
- Tu vois, Macchus, là, sur mon métier, cette étoffe que je viens de commencer à tisser ? Quand je l’aurai finie, dans des années sans doute… Hé bien, même là, je n’accepterai jamais ! Quand bien même je devrais chaque nuit défaire les mailles assemblées chaque jour pendant 20 ans, JAMAIS, Macchus, JAMAIS je n’accepterai ! A présent, dehors ! »

Le prétendant, marri, s’en alla sur le champ,
Maudissant le mari, sous les yeux de l’enfant.


Le lendemain, la fillette a beaucoup de questions
Qui trottent dans sa tête, et happent son attention.
Pendant l’heure des tâches, en peine et en silence,
Son petit cœur se lâche, elle ose et elle se lance :

« - Maman ?
- Oui mon cœur ?
- C’est vrai ce que les gens disent ?
- Et que disent-ils donc ?
- Qu’on est des pauvres… Ils le disent comme si on était malade. On n’est pas malade, hein ?
- Mais non ma chérie!
- Dis… mais… c’est grave quand même d’être pauvre, Maman ?
- La vraie pauvreté, Léma, c’est celle du cœur et de l’esprit. Ceux de ces gens trop bavards se sont taris jusqu’à s’assécher... »


« - Comme le corps des poissons alors ?
- Oui… comme les poissons, en quelque sorte…
- Alors… ne pas avoir de cœur, c’est un peu être mort ?
- C’est… ne pas vivre très fort de l’intérieur, en tout cas…
- Je crois que je comprends… Maman ?
- Oui ?
- Il est pas mort Papa ?
- Bien sûr que non ! Qui t’a dit ça ?!?
- Les gens, Maman, ils le disent aussi. Et Macchus, hier soir…
- Tu as entendu Macchus, Léma ? Je… je suis désolée, mon cœur. Ne crois rien de ce qu’il a dit. Macchus n’a personne qui l’attende le soir, c’est une richesse qu’il envie.
- Et nous ?
- Nous ?
- Nous, combien de temps on va devoir attendre que Papa devienne riche de notre attente avant qu’il rentre ?
- Je… je l’ignore, Léma. »

La fillette a des réponses, mais des questions encore,
Et son regard se fronce pour cette attente d’or.


« - Maman… s’il est en vie, Papa, pourquoi est-ce qu’il ne revient pas ?
- Quelque chose… quelqu’un peut-être… l’en empêche… Je… je ne sais pas quoi, Léma.
- C’est pas parce qu’il a une autre famille ?
- Mais bien sûr que non ! C’est nous sa seule famille, ma chérie. Ton Papa nous aime plus que tout, n’en doute jamais, quoique puissent dire les gens, et si dure que puisse être son absence.
- Maman… tu t’en souviens bien, toi, de Papa ?
- Bien sûr… pourquoi cette question, mon cœur ?
- Ben… moi, des fois, j’y arrive plus… J’essaye, mais… sa tête elle est toute floue dans la mienne, il est parti y a trop longtemps, Maman.
- Tu le reconnaîtras quand il rentrera, ne t’en fais pas.
- Et Iannis ? Iannis, il l’a jamais vu Papa, comment il saura que c’est son papa, dis ?
- Apa ! A pas ! A pas papa !
- Il apprendra à le connaître, ma chérie, nous serons plus forts que le temps perdu. Tu ne devrais pas t’inquiéter de telles choses, mon cœur… Allez plutôt jouer, vous amuser, toi et ton frère… Tu en as le droit, tu sais, Léma. »


« - Maman ? Tu pleures ? J’ai fait quelque chose de mal ?
- Non, bien sûr que non, mon cœur, c’est… ce sont ces maudits poissons. Le sel et l’embrun me brûlent les yeux… Allez… allez jouer maintenant… »


« - Maman ! Maman ! Regarde ! Iannis et moi on a attrapé les lucioles dans le pot à confiture !
- Libère-les, Léma…
- Mais… Maman… c’était dur, on a réussi, elles volent dans tous les sens et…
- Libère-les !
- Nan ! J’veux une vraie raison, sinon j’veux pas !
- La liberté, Léma, c’est ce que tout être, quel qu’il soit, a de plus précieux. Et…
- Et ?
- Je veux penser que quelqu’un, quelque part, ferait la même chose pour ton père… »


« Pe… »


« - Que fais-tu donc sur ce ponton ? Tu n’as aucune raison d’être ici !
- Je… je… ne suis… Pe… Penina…
- Encore ? Un relent du passé persistant ? Je déteste l’infidélité, pourtant, tu le sais ! »


« - Qu’es-tu, déloyal arrogant ?
- Pe… personne… je ne suis personne…
- Voilà qui sonne plus doux à mes oreilles! A présent, retourne à ta tâche ! Le jour va s’achever et tu n’auras rien fait, pour lors tu ne vaux pas même que je te nourrisse ! »


Dans les champs alentour, les hommes, à l’unisson,
Murmuraient tour à tour, dans une triste chanson :
« Personne… Je ne suis personne… Personne… Je ne suis personne… »


« - C’est donc ici que tu te caches ! Je t’ai cherchée partout, Issandra ! Que fais-tu là haut, l’air si songeur ? Est-ce l’étendue de nos terres et de nos biens qui te rend méditative ?
- En quelque sorte, Mère…
- Un jour, toi aussi, tu règneras sur elles et eux sans partage ! »


« - Sans partage… mais sans personne avec qui le partager à ses côtés non plus…
- C’est ne pas tenir en haute estime la place que j’envisage pour toi, ma petite fille !
- Soyez sans crainte, Mère… je sais combien elle vous est chère.
- Tu ne sembles, pour ta part, guère en mesurer le prix !
- Celui de l’aliénation de pauvres hères dépouillés de tout jusqu’au souvenir de leur nom ? Au contraire, cela me semble un tribut bien lourd, Mère…
- Comment oses-tu, petite ingrate ?
- Devrais-je, peut-être, vous savoir gréée de vous montrer si prompte à me transmettre votre pouvoir de réduire autrui à néant ?
- Penser n’être personne, c’est toujours mieux que rien ! Quant à toi… d’où te viennent ces élans libertaires ? C’est ce nouveau précepteur qui te met de telles idées en tête ?
- Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut voir, Mère… Vous m’offrez chaque jour en spectacle l’exploitation éhontée de toutes ces pauvres personnes, et vous imaginez un seul instant que j’ai besoin de quiconque pour m’en indigner ?
- Indigne… c’est bien le mot… Ne crois pas que nous en avons fini ce soir ! »


« - Ah… Outis, mon cher Outis… S’il ne restait rien qu’une once de toi-même emmurée dans cette carcasse fétide, tu n’imagines pas combien elle t’aurait contenté… Je croirais même entendre l’écho de ta voix, parfois, et retrouver cette même insupportable morgue à vouloir me contester. C’est te dire dans quelle ampleur elle me déçoit !
- Meuh… Meeueuheuh…
- Sans conteste, c’est désormais que j’apprécie ta répartie, Outis ! Peut-être devrais-je lui apprendre sa leçon de la sorte ? Allons, pas d’empressement, je nourris encore de grands desseins pour elle… Viens, allons plutôt nous occuper de ce sombre palabreur de précepteur, cela me délassera de ma colère ! »


« - Vous m’avez fait appeler, Madame ?
- Ne me donne pas du madame quand tu salis si allègrement mon nom et mon œuvre !
- … ?!? Je vous demande pardon, Madame ?
- Crois-tu vraiment pouvoir te contenter de si piètres excuses !
- Je crains d’être perdu, Madame…
- Certes… Egaré dans une impasse, même ! Faut-il donc, Mémnon, te rappeler que je te paie pour être à mon service ?
- Et je vous sers, Madame, avec un honneur que vos largesses sur-honorent.
- Assez de cette comédie ! Quelles sont ces idées frondeuses dont tu te crois autorisé à lester l’esprit de ma fille ?
- Issandra, Madame, est douée d’une intelligence rare et vive et montre des prédispositions à l’étude des auteurs anciens et…
- Et tu t’es vu jouer les mentors, c’est cela, insolent ? Je te ferai payer de m’avoir tant desservie ! »


« - Sorcière !
- Oh ? Suis-je donc censée m’offusquer de cette plate constatation d’évidence ? Tu auras été décevant jusqu’au bout, Mémnon.
- Sorcière !
- Mais tu n’as que ce mot-là à la bouche ! Moi qui me serais presque prise à déplorer d’évider une tête si pleine, voilà que tu me fais regretter mes remords. Ahahaha ! Allons… répète après moi ce petit précepte, pénible et piètre précepteur péremptoire : personne, je ne suis personne… per-son-ne, je ne suis per-son-ne… »


« - Penina… Tu es là…
- Ne fais pas semblant d’en avoir douté, Mellie.
- Tu ne renonceras donc jamais à guetter en vain l’horizon?
- Ce n’est pas vanité, Mellie… Un jour, un jour me donnera raison d’avoir été si insensée à tes yeux… Mais si je dépose les armes de l’espérance, ne serait-ce qu’un instant, alors je l’abandonne.
- Viens maintenant… il est plus que l’heure d’installer les étals, je t’ai conservé un emplacement sur le ponton, ça n’a pas été mince bataille. N’oublie pas, tout de même, que la vie se conjugue au présent et que tu as deux jeunes enfants...
- C’est en pensant d’abord à eux que je m’interdis de cesser de croire, tu le sais bien… »


« - Toujours pas à sa place, comme d’habitude ! Tu ne devrais pas aller la chercher, Mellie, si elle veut regarder les vagues quand les autres triment, laisse la donc, la feignasse !
- Et quoi ? Elle veut de l’aide pour reluquer les vagues de ses compères, la commère ?
- Laisse Mellie… Son fils était dans l’équipage d’Iannis… Sois plutôt désolée pour elle d’avoir perdu tout espoir… Si elle a besoin de me haïr pour que soit incarnée la responsabilité de l’absurde, c’est quelque chose que je peux supporter d’endosser…
- Et toi, cela te soulage-t-il de charger davantage ta croix ? Ma parole ! »


« - Mellie, je voulais te dire… Merci d’avoir laissé à Léma ta tonnelle de rafraîchissements.
- C’était bien la moindre chose que je pouvais faire…
- Ne t’en veux pas Mellie, tu sais, pour l’argent. Je ne t’en veux pas, moi. Je comprends.
- Je sais, mais n’en suis pas moins désolée… Elle se débrouille bien, en tout cas ; elle est travailleuse cette petite. Et puis, elle, au moins, est bien placée, juste à l’entrée du marché.
- Et à côté de la taverne…
- Tu as peur de Macchus ?
- Non, ce n’est pas cela. Macchus est bête, mais il n’est pas méchant. C’est… c’est demander à ma petite fille d’aider à nous faire vivre… ou survivre… quelle mère suis-je donc ! J’ai… j’ai l’impression de lui voler son insouciance innocente. Elle devrait pouvoir jouer avec les autres enfants, non se voir accablée de travail et de responsabilités qu’elle ne peut assumer.
- Cela vaut pour toi aussi, Penina…
- Tu veux dire ?
- Tu le sais très bien… Tu es aussi poissonnière que je suis princesse de sang ! Ne reste pas sur les côtes, rentre à l’intérieur des terres chez ton père…
- Celui-là même qui refusait mon mariage et traiterait mes enfants comme des bâtards ? Non… Et puis, les côtes…
- Je sais… c’est là qu’accostent les bateaux…
»


« - Coucou Léma ! Tu joues à la marchande ?
- Je joue pas Tess, c’est moi la marchande aujourd’hui, je travaille pour de vrai, c’est pour ça que j’ai un tablier tout propre, c’est Mellie qui me l’a prêté ! Attends, on recommence bien… Voulez-vous de la limonade, Mademoiselle? C’est deux vrais sous !
- C’est pas drôle quand c’est pour de vrai, Léma… on peut pas faire pour de semblant ?
- Ben… avec toi, t’es ma meilleure copine, on n’a qu’à dire qu’on joue, tu fais comme si tu me donnais des sous et je te donne une limonade !
- Merci Léma ! Dis… t’as vu le marchand des pays lointains, tout ce qu’il a ramené dans ses malles ?
- Nan ! J’ai pas pu aller voir, j’dois pas quitter mon poste : c’est pas parce que c’est pour de faux avec toi que c’est pas pour de vrai quand même !
- Ca a l’air compliqué… Viens voir ! Y a un oiseau trop beau, j’en ai jamais vu un comme ça avant ! Il est pas comme les mouettes, il a pleins de couleurs et puis…
- Je sais pas si je peux, Tess… je veux pas fâcher Mellie et ma maman.
- Juste un peu ! Faut que tu le voies, Léma ! »


« - Tadam ! Qu’est-ce que je t’avais dit !
- T’avais raison, Tess, j’ai jamais vu un oiseau beau comme ça ! Tu crois qu’il vient de très loin ?
- Loin ! Loin !
- Il sait parler !!!
- Hé hé hé, petites filles, j’ai plaisir à voir qu’il y a des habitants sur cette île qui peuvent encore trouver en leur cœur de quoi s’étonner de l’extraordinaire !
- Comment il sait parler, l’oiseau, Monsieur ?
- C’est, disons, un oiseau un peu magique et très intelligent. Il peut porter des messages à travers les mers, retrouver des destinataires égarés…
- Il pourrait envoyer un message à mon papa ???
- Tu sais, petite, il peut traverser bien plus que votre petite île, c’est un oiseau qui possède un don exceptionnel !
- Mon papa à moi, il est pas sur notre île, ça fait trois ans qu’il est loin quelque part de l’autre côté de la mer, mais ma maman et moi, on sait pas de quel côté...
- Pauvre gamine…
- Je ne suis pas pauvre, la vraie pauvreté c’est celle du cœur et de l’esprit, c’est ma maman qui me l’a appris !
- Ce… ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Ta maman a bien eu raison de t’expliquer cela. »


« - Dites… Vous pouvez lui demander de retrouver mon papa et de lui dire qu’on l’attend très fort ?
- Petite… j’aimerais pouvoir t’aider, crois-moi, mais… c’est un oiseau très rare, il est loin d’être donné… ou donnable…
- C’est… c’est pas grave, Monsieur, je comprends, vous pouvez jamais faire pour de faux, vous, vous êtes un grand…
- Désolé petite fille… Excuse-moi, j’ai un client… J’espère qu’un jour tu reverras ton papa…»


« T’as vu Tess, l’oiseau il voudrait être mon ami à moi, il veut plus partir de mon bras… Je suis désolée l’oiseau, tu peux pas devenir mon messager, dans le monde des grands, il faudrait que j’aie des sous pour ça, et moi, des sous, j’en ai pas du tout… »


« - Eh l’aubergiste ! Qu’est-ce qu’il y a dehors, pour que tu aies le nez collé à la fenêtre depuis ce matin ? C’est ton vin qui sent l’ail, tu cherches par où t’enfuir ?
- Non, non, c’sont ces maudits badauds, je déteste les jours de marché, l’accès à la taverne est tout empégué, ça me ferait fuir la clientèle.
- Et la fidèle clientèle, elle compte pour du beurre rance, l’ami ? »


« - Hé ! Mais tu files où, filou ? Quand le vin n’est même pas tiré, on fait comment pour boire ?!?
- J’arrive, l’ivrogne ! J’ai une grosse ardoise à faire régler d’abord…
- Bah… Du moment que tu laisses la mienne s’allonger … »


« - A la voleuse ! A la voleuse !
- Hein ?!? L’oiseau… nan !!!
- Méchant Macchus, t’as fait fuir l’oiseau de Léma !
- Ahaha ! Vous avouez donc ! Voleuses !
- Que se passe-t-il donc pour t’agiter ainsi, l’aubergiste ?
- Il se passe que tu serais mieux inspiré de me remercier, l’étranger ! J’ai vu par la fenêtre ces deux petites bonnes à rien qui essayaient de chaparder ton oiseau rare dès que tu as eu le dos tourné !
- Mais… Petite ?
- Nan, c’est faux, c’est que des blagues! C’est Macchus, c’est rien qu’un menteur ! »


« - Ben voyons, comme si on était dupe de tes manœuvres, chapardeuse… J’imagine qu’elle a essayé de faire baisser ta garde en te racontant l’histoire dé-chi-ran-te de son cher papa disparu, l’étranger ?
- Certes… mais…
- Ramassis de bobards et de balivernes ! Son paternel, c’est le soûlard au vin mauvais accroché à mon comptoir, là, c’est te dire si elle a de quoi te faire pleurer, mais certainement pas pour un héros disparu !
- Mais… c’est même pas vrai, je le connais pas moi ce monsieur-là, c’est pas lui mon papa ! »


« Que se passe-t-il ? » « Qu’y a-t-il ? » « Un vol, je crois ! » « Qui donc ? » « Quoi donc ? » « Une pie ! » « Sois plus bavard ! » « Mais poussez-vous, j’vois t’y rien ! »

Macchus, tonitruant, domine le brouhaha :

« C’est la gamine de Penina, cette petite chapardeuse a essayé de voler l’oiseau de l’étranger ! »

Et le bourdonnement de rassembler des voix…

« Bonne à rien… » « Sale engeance… » « Comme sa mère… » « Comme son père ! » « Tu as volé as volé as volé as volé as volé as volé l'oiseau, tu as volé as volé as volé l’oiseau du marchand ! »


« - Votre Altesse…
- Ne montre pas trop d’empressement déférent aujourd’hui, Iavel, je te prie. En ce jour, je veux me mêler à mon peuple et apprendre de lui comment il vit…
- Je crains qu’il ne s’agisse d’un vœu pieux, Sire, mais soit.
- Tu vois que tu sais te défaire de ton obligeance quand tu le veux, mon ami. Va donc te renseigner sur ce qui cause ce grand rassemblement ! »
*Le prince en visite, c’grand naïf idéaliste ! C’est ta chance, mon vieux Macchus ! Tu vas me payer dignement le juste prix de ton refus, Penina !*


« Au cachot ! » « Pain sec pour la voleuse ! » « On veut pas de ça ici ! » « Haut et court, on sera débarrassé ! »
« - Sieur Alcinon ! Vous ici ! Bénie soit votre visite, votre justice va pouvoir être rendue sans délai !
- Tu sembles bien certain de ton fait, l’homme, pour oser appréhender ainsi ton prince sans égards à son rang !
- Laisse, Iavel ! Sache, l’homme, que la justice ne pâtit pas de souffrir délai de réflexion et n’a rien en commun avec ce tumulte lapidaire ! Que reproche-t-on exactement à cette enfant pour qu’elle pleure à si chaudes larmes ? »


« - Tu as vu Penina : le prince et sa suite ! Tu crois qu’il est venu pour le marché aux chevaux ?
- Que veux-tu que j’en sache, Mellie…
- C’est un vrai troupeau autour de lui, ma parole ! Mais…
- Mellie ! Léma ! Elle n’est plus sous la tonnelle… Léma ??? Léma !?!
- Là, Penina…. Là… »


« - Sire, j’ai observé ces gamines depuis la fenêtre de ma taverne - je les connais, toujours à préparer un mauvais coup, surtout la plus rougeaude – j’ai vu qu’elles tournicotaient depuis ce matin autour du perchoir de l’oiseau de c’marchand de curiosités, j’ai bien senti qu’étant pas d’ici il allait s’faire avoir par les bobards qu’elles peuvent déblatérer, et j’suis sorti dès que j’ai vu qu’elles essayaient de se l’embarquer sur l’paletot ni vues ni connues pendant qu’il faisait voir ses étoffes… C’est comme ça que j’ai pu les démasquer à temps, ces sales petites maraudeuses. Tu peux être fière, Léma, ta punition, elle, tu l’auras pas volée !
- Mais où est-il donc, cet oiseau si convoité ?
- Je ne l’ai pas volé, il… il a eu peur de tous ces cris et il s’est envolé, et maintenant, il est perdu pour tout le monde…
- Voilà de bien sages paroles, jeune enfant…
- N’vous laissez pas embobeliner sire, sous ses faux airs, cette gosse, c’est une bravache !
- Ce n’est, pour lors, pas elle qui me donne cette impression, l’homme… »


« Que votre altesse excuse mon immixtion malséante, mais qu’est-il reproché de si grave à ma fille pour retenir jusqu’à l’attention de votre majesté ? »

Et les vrais immiscés, bien sûr, de s’avancer…

« Toujours à pas parler comme les autres, celle-là ! » « Elle a plus rien, mais faut qu’elle se garde ses grands airs ! » « De quelle mixture qu’elle parle ? »

« - Y a que ta braillarde a volé l’oiseau bleu du marchand et qu’elle suit tes traces de voleuse ! Si t’avais remboursé ta dette, t’aurais pas mis dans la tête de ta mioche mal peignée qu’on peut prendre sans rien rendre !
- Macchus ! Sire, je vous adjure de ne pas prêter foi aux dires de cet homme ! Je connais ma fille, et elle connaît la morale !
- La tienne de morale, arnaqueuse ? »

Et le chœur des sans-cœur, écho de la rancœur…
« Voleuse ! » « Fraudeuse ! » « Miteuse ! » « Gueuse ! » « Haro sur la pouilleuse! »


« - Suffit ! Assez de vindicte et de surenchère ! A elle aussi, tu as donc des griefs à adresser, l’homme ?
- Oui votr’ justesse, elle m’a emprunté de l’argent qu’elle refuse de me rendre ! Tout ça pour nourrir ses chapardeurs de moutards !
- Est-ce la vérité ?
- A mon désespoir et ma honte, c’est exact, Sire…
- Et tu ne peux le rembourser ?
- Non, votre majesté… Mais je rassemblerai tout mon honneur à réunir chaque pécune pour lui restituer son dû !
- Et moi je vends de la limonade pour aider Maman et Iannis ! J’ai eu un quart de pécune ce matin !»


« - Iannis ?!?
- Comme son père, Sire...
- Mais relève toi donc, Penina d’Argan ! »


« - A combien s’élève cette dette rancunière ?
- 300 pécunes, qu’elle me doit !
- Et je dois bien davantage au père de cette enfant ! Alors prends ça, et ne les importune plus davantage ! »

La multitude avide, montrant ses poches vides…

« Sire ! J’ai des dettes aussi ! » « Sire, s’il vous plait, par ici ! » « A vot’ bon cœur l’grand seigneur, c’est nous qu’on se saigne jusqu’à pas d’heure! » « J’ai mon toit de chaume qui me laisse pas chômer ! » « Le bail de mon champ sire, il est pas beau ! » « Ch’ai même dû mechtre mon dentier en gage, aidez-moi auchi chire ! ».


« - Mais quoi ? Le drôle d’oiseau, votre grandesse, on n’en parle plus, l’affaire est envolée dans les airs ?
- Tu es resté bien silencieux, marchand, pour un homme dépossédé de son bien !
- J’observais vos us, c’est ma propre coutume…
- Tu n’es pas d’ici, l’ami?
- Oh non, je viens de loin et au-delà et ai vu bien du pays, des gens et des mœurs…
- Et souhaites-tu, alors, te plaindre de celles de cette enfant ?
- J’ai appris, ici comme ailleurs, à ne me fier ni aux hommes ivres de haine et d’alcool, ni à la houle gonflant les accusations les plus vagues… »


« - Mais ton piaf, l’ingrat, il n’en est pas moins volatilisé! Et sans moi…
- Mais c’est toi qui l’as fait fuir avec tes gesticulations, l’épouvantail !
- Ne pense même pas à me demander réparation, le déplumé !
- La question n’a, en réalité, jamais été celle de son prix, mais celle de son mérite… Sorga ! Sorga !
- Mais quel tour tu nous joues là, maudit étranger ! Il est dressé ton oiseau !
- Mais ai-je seulement laissé entendre l’inverse, l’épouvantable ?


« - Tu es une petite fille très courageuse, Léma, et tu as une maman qui t’aime très fort. Je serai fier d’envoyer Sorga porter ton message de l’autre côté des mers !
- Merci… merci Monsieur, c’est le plus cadeau de ma vie ! Tu vas aller dire à mon papa qu’il se dépêche de rentrer chez nous, hein Sorga ?
- Merci… du fond du cœur… mais… pourquoi ?
- J’ai mes raisons qui défient toute raison, Madame… »


« - Si tu me le permets, Léma, je souhaiterais rédiger moi-même le parchemin qui accompagnera ton oiseau messager…
- Vous faites pas de fautes ?
- Léma ! Je vous prie de l’excuser, Majesté…
- Mais c’est toi qui dis que c’est important !
- Rassure-toi, petite, je m’appliquerai ! »


« - Etes-vous satisfait, Altesse ?
- Plus que tu ne le penses, Iavel, et plus sans doute que tu ne pourras jamais l’imaginer…
- Sire… puis-je me risquer à une question ?
- Risque toujours…
- Cette femme et cette enfant… l’homme disparu… c’est le capitaine du navire dont on a perdu trace il y a trois hivers, c’est cela ? Pourquoi entretenir de faux espoirs ?
- Et qu’ont-ils de faux, puisqu’ils existent !
- Cro… croyez-vous réellement qu’il soit encore en vie ? Que cet oiseau migrateur ait véritablement un don ?
- Il a du moins celui de faire luire l’espoir dans les yeux d’un enfant. Tout le reste n’est que poésie, quoiqu’il en soit…
- Je crains de ne pas comprendre…
- Ce n’est pas le langage de la raison, Iavel, mais tu aurais tort de croire insensé celui du cœur…. »


Les ailes déployées, l’oiseau franchit les mers,
Mais il fut convoyé droit sur la sorcière ;
Celui qu’il recherchait, elle en détenait l’âme,
Et son être ébréché le mena à la dame.

« - Mais réjouis-toi donc, mon petit, tu vas désormais avoir un compagnon d’infortune ! Figure-toi qu’on a envoyé cette minable bouteille à la mer à plumes à un cher porté disparu, qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de voler vers l’essence du blanc-bec auprès de moi qui l’ai volée ! N’est-ce pas savoureux d’ironie ?
- Per… Personne…
- Déjà ? Je t’aurais cru plus résistant à me céder vie et âme, mon garçon. Décidément, je m’étais lourdement trompée sur ton compte... »


« - Ah, Issandra, tu es là ! Je tenais à te l’annoncer personnellement : ce cher Mémnon m’a remis sa démission, je m’occuperai moi-même de parfaire ton éducation désormais. J’espère que cela te fera aussi plaisir qu’à moi !
- Parti ? Mais quand… mais où ?
- Tu n’as plus à t’en inquiéter, il s’en est allé philosophailler sur la liberté ailleurs ! »


*Il ne peut pas s’en être allé comme ça… Pas sans une explication, au moins, c’est nécessairement elle qui l’a fait fuir… S’il m’avait écrit ? Elle cacherait inévitablement ça au milieu de ses maudits grimoires… Pffff… autant chercher une aiguille dans une meule de foin… ou une once de conscience épargnée dans le regard de ses esclaves… *


Mais un livre effleuré, au sein des rayonnages,
Ouvre une porte masquée derrière quelques rouages.

*Un passage secret ?!? Un passage secret… pfff…. vous êtes bien plus prévisible que vous ne vous en enorgueillissez, Mère… *


Mais, cachés dans le noir, les secrets bien gardés
Lui donnèrent à revoir ce qu’elle avait pensé :
En levant le regard, la princesse horrifiée
Découvrit, l’air hagard, son ami supplicié,
Et ses gémissements l’emplirent de frissons.

« - Iss.. Issa…
- Mémnon !!!
- Ne franchis pas le pentagramme fuligineux !
- Hein ? »

Il le dit autrement, non sans résignation :

« - Le dessin noir par terre ! Ne marche pas dessus ! Le rouge non plus d’ailleurs, tant qu’on est sur le sujet !
- Vous ne pouviez pas le dire comme ça tout de suite ! A un pas près… »


Soudain, le ton plus grave, Issandra veut savoir
Ce que, dans cette cave, elle n’ose encore croire.

« - Mémnon ? Qui… qui… vous a fait ça ?
- Issa… détache-moi, il faut s’enfuir, je te dirai tout plus tard…
- Qui ? Je vous préviens, je vous laisse attaché ! C’est cet affreux demi-canasson de mort-vivant, c’est ça ? Il est toujours à traîner ses sabots partout…
- N’accable pas davantage cette pauvre créature… Non, Issandra, tu le sais bien au fond de toi, c’est Gorgina, c’est ta mère…
- Ma mère ? C’est… c’est impossible… Elle n’est pas… cruelle à ce point d’inhumanité… Elle… elle… n’aurait pas pu s’en prendre à vous…
- Elle était pourtant plus que déterminée à me réduire à personne, comme les autres…
- C’est… c’est… elle m’a dit que vous aviez démissionné…
- Et je suis venu de moi-même me sangler sur cette chaise de torture dans ce cachot attenant à son cabinet… Issandra, voyons, ouvre définitivement les yeux !
- Mais… mais malgré tout… c’est ma mère…
- Je sais, Issa… Je suis désolé… Et plus navré encore qu’il te faille désormais prendre la fuite toi aussi... »


« - L’oiseau, Issandra, il nous faut l’emporter avec nous !
- Pourquoi s’en encombrer ?
- C’est un héraut !
- C’est seulement un oiseau… Qu’imaginez-vous ? Qu’il va nous défendre à grands preux coups de bec contre les incantations de ma mère ?
- Un héraut, Issa, pas un héros…
- Vous… vous êtes certain que ça va ? »


« - Hâte-toi, Issandra ! Le jour se lève ! Gorgina…
- Mémnon… attendez ! L’oiseau… vous… vous aviez raison, il porte un rouleau de parchemin !
- Montre-moi… C’est frappé du sceau du prince de Catille !
- Alcinon ???
- Lui-même ! »


« - Mémnon… Il y a une raison à ce soudain détour, pour laquelle vous voulez retrouver cet homme ? Vous… vous avez un plan, n’est-ce pas ? Un plan que je ne décèle même pas tant il est brillant, c’est bien cela ?
- Fais-moi confiance, Issandra…
- Mémnon…
- Oui ?
- J’ai peur…
- Tu n’as pas à craindre ces hommes !
- Pas eux… Ma mère… Si elle s’aperçoit…
- Aie foi, Issandra… aie foi… »


« L’un d’entre vous se nomme-t-il Iannis, du royaume de Catille ? »

Mais les voix emmêlées, en toute indistinction,
Répètent sans s’enrayer la funeste scansion :

Per… personne… je ne suis personne… Per… personne… je ne suis personne… Per… personne… je ne suis personne… Per… personne… je suis personne…

« - Ma mère les a dépossédé de toute identité, nous ne parviendrons à rien…
- Donne moi le parchemin ! »


« Iannis, mon capitaine, mon ami,

J’ignore si est réelle la magie de ces ailes chargées de l’espérance de te retrouver, où que tu puisses séjourner…
Puissent ces auspices te parvenir, qu’ils sachent te dire l’attente d’une petite fille qui lève sur moi les perçants yeux pers de son père, aussi résolue que je t’ai jadis connu.
Puissent-ils te faire percevoir le regard fidèle d’une épouse qui, chaque matin, immuable, se tourne vers l’océan pour guetter ton retour.
Puisses-tu trouver en toi la bravoure dont je sais l’étendue pour vaincre les obstacles qui te retiennent ailleurs, où que tu sois, trop loin d’ici. Ce n’est pas seulement le souhait de revoir l’un de mes hommes de valeur, si ce n’est le plus valeureux, c’est aussi l’ordre de ton prince.
Alcinon de Catille. »

« - Pe… Penina… Léma !
- Tu te souviens de ton nom ?
- Mon nom… Je… Je l’ai perdu, et ma dignité d’homme, il y a si longtemps… Je… Je ne peux m’en ressouvenir, je ne suis plus personne…
- Qui sont Penina et Léma ?
- Penina… Léma… mes deux princesses…
- Pour elles, tu es quelqu’un, Iannis.
- Iannis ?
- Tel est ton nom, qu’il te soit rendu avec ta mémoire.
- La… la sorcière au serpent… Elle…
- Aucun doute possible, en revanche, il se souvient bien de ma mère…
- Viens avec nous, Iannis, ta famille t’attend !
- Les… les autres… Jamais je n’ai laissé des hommes derrière moi…
- Mais… ils sont sous le joug de ma mère… Ils ne savent pas même ce qu’ils font, encore moins qui ils sont !
- Il a raison Issa ! Nous ne pouvons les abandonner à leur sort et à ceux que leur infligerait Gorgina en représailles ! »


« - Mémnon ? Et… maintenant ? Si nombreux… qu’allons-nous faire ?
- Profiter de ce qu’il demeure de l’obscurité pour joindre le port et trouver un rafiot où embarquer avant que Gorgina ne comprenne notre absence…
- Hein ! Mais c’est pas un plan ça, c’est même pas une fuite organisée !
- Gorgina ne soumet à l’esclavage que des marins égarés sur ses côtes, tous ces hommes ont sans doute encore, enfouie au fond d’eux, la connaissance de la mer et de la batellerie… Ils sont notre salut !
- Je… je me souviens… je sais… naviguer… je suis… capitaine…
- Tu vois Issa… la faiblesse de ta mère est ce que, dans son orgueil, elle croit être sa force : nul, pas même elle, ne peut étouffer ni soumettre ce qui est au cœur des hommes ; elle ne peut destituer l’humanité des êtres. »


« - Vite ! Par ici ! Au ponton ! Courez ! Suivez Mémnon !
- Iannis… le jour… il s’est levé…
- Alors cela signifie que nous pourrons prendre la mer et le large ! »


« - Et quoi ? Vous souhaitez prendre congé ? Comme il est cavalier d’oublier de saluer votre hôte… Prenez soin d’eux, prenez leur nom, et voilà comme ils vous remercient ! Vraiment, l’asservissement n’est plus ce qu’il était…
- Mère !
- Mère ? Voilà qui est fort étrange, je n’ai pourtant plus souvenir d’avoir enfanté… »


« Par l’abraxas adonisé ornant ma gorge,
Moi, Gorgina, t’invoque, féroce dieu à la forge,
Que s’abatte un torrent de tourment ignivome
Sur ce piteux petit troupeau d’ignobles gnomes ! »


« Goûtez, mais goûtez donc, toute la chaleur du foyer que vous avez voulu quitter ! Que ceci vous apprenne à tirer des plans sur la comète ! Ahahaha ! »

« - Mémnon ! Mène-les à l’embarcadère… vite… Je… je vais faire diversion…
- Iannis ! C’est suicidaire !
- Alors… si tout doit s’arrêter ici, puisses-tu dire à Penina combien je l’ai aimée… »


* Tenir bon… je… dois… m’accrocher… le feu… résister… m’échapper… retrouver… Léma… Penina… l’enfant qu’elle attendait… *


« - Délicieux spectacle, vraiment ! Quel courage, quelle témérité ! Quelle inconscience aussi… Te voilà arrivé en haut, et quoi ?
- Je te ferai payer tes crimes et aliénations, Gorgina ! »


« - N’ose prononcer mon nom, avorton !
- Pourquoi ? Craignez-vous qu’il ne soit défié par personne ?
- Un mot de trop… tu ne m’amuses plus ! Tu sais naviguer, tu sais varapper, fort bien… mais sauras-tu voler aussi ? »


« - Mère ! Laissez-le !
- Issandra… Stupide fillette ! Est-ce ainsi que tu penses pouvoir me contrer ? Par un charme enfantin que je t’ai moi-même appris quand tu n’avais pas même six ans ? Regarde, il me suffit d’un seul geste pour faire vaciller ton tour… et t’emporter à lui ! Tu… tu n’imagines pas même à quoi je vais te réduire !
- A une bête immonde, comme lui ? Cela même m’effraie moins que de devoir vous appeler ma mère, Mère !
- Tu ne crois si bien dire, la ressemblance est frappante ! Suffit ! »


« - Ma chair, ma très chère, abîme de déception,
Que ta mère trop amère efface ta conception !
- Mère ! Nooon ! Pitié !
- Pitié ? Tu m’en inspires, certes, mais nullement celle de t’épargner ! »


« Iss… Issandra… Nnnn… Non… »


« - Noooooon !!! Pas Issandra ! Pas faire mal à Issandra !!!
- Toi ! Toi aussi ? Outis… c’est… c’est impossible !
- Outis ?!? »


Ainsi, au haut du fort, fut déchue la sorcière,
D’avoir trop cru, à tort, en sa mainmise de fer.
Réduit à un centaure, condamné aux enfers,
L’esprit tenu pour mort, le serf d’entre les serfs,
En son intérieur for, gardait l’âme d’un père,
Et l’emprise des sorts, il parvint à défaire.


« - Outis… ? Papa ? Papa, c’est toi, c’est bien toi ? Sous… cela... Je… je te croyais mort… elle… elle m’avait dit… fait croire…
- Iss… Issandra… sauvée… terminé… maintenant…
- Pas le déluge de flammes ! Le navire… suivez-moi ! »


« - Issa ! Iannis ! L’ancre est levée ! Le navire quitte le port ! Vite, montez !
- Issandra ! Ta main ! Attrape ma main !
- Attention ! Là ! Le mignon de Gorgina !
- Mon père ! C’est… Outis, c’est mon père ! Il vient avec nous ! »


« - Maman ! Maman ! Les premières neiges !
- Oui…
- Toutes les feuilles des arbres sont tombées… Il ne rentrera pas cette année, alors ?
- J’en… j’en ai peur mon cœur…
- Ca veut dire qu’on aura encore un Noël sans Papa…. Sorga a échoué… »


Le guet était amer, le soir de la Noël,
A scruter seul la mer, dans sa petite tourelle.

*Y pourrait quand même être bon prince, m’sieur le prince… une cheminée en hiver, c’est quand même qu’une toute p’tite doléance… Quand je pense que tout le village a goûté la veillée quand moi, je me coltine la veille de l’horizon vide… Allez, une petite lichette pour le courage, et puis… un coup d’œil pour vérifier que le soleil est pas là et l’océan glacé tout plat…

?!?

Mais…

Mais ? C’est pas Dieu possible sans que ce soit sorcellerie ! Il faut que je donne l’alerte !!!*


L’alerte sitôt donnée, on se lève hébété :
Quel gredin, quel danger, peut-elle bien aviser ?
Seule dans le village, une femme, elle, sourit :
Elle y lit un présage annonçant son mari.


« - Léma ! Iannis ! Réveillez-vous ! La cloche, la cloche ! C’est l’alerte… à la mer, quelqu’un…
- Mmmh… Mais Maman… c’est pas possible, c’est une erreur, on est en décembre, c’est tout gelé, personne ne prend la mer…
- Si, ma chérie, UNE personne le peut !
- Tu… tu crois ? Le… Père Noël ?
- Mieux encore ! Ne bougez pas, les enfants ! Je cours au ponton… il… il faut que j’aille m’en assurer ! »

Et l’espoir renaissait pour ces âmes délaissées
Celui de voir cesser l’attente par trop durée


Elle s’était élancée, bien vite, à la jetée,
Mais c’était pour trouver le canon apprêté.

« - Noooon ! Arrête ! Ne tire pas !
- Poussez-vous ! Feu !!!
- Noooooon !
- C’est les ordres, ma p’tite dame, feu à volonté sur les embarcations inconnues en telle période ! Sans sorcellerie à bord, impossible !
- Mais… C’est… la magie… Noël… »


* Iannis… J’aurais juré en mon cœur que c’était toi… Je… C’est impossible… Non… Pas maintenant, pas comme ça… *


« Oh là ! Du canon ! Cesse le feu ! Citoyen de Catille, je suis citoyen de Catille ! A ma ceinture… une lettre au sceau d’Alcinon ! Vérifie ! »


« … »

Il est parfois plus sage de silence garder
Devant certaines images d’un bonheur retrouvé


« - Ca… capitaine… je… je… suis désolé…
- Tu peux l’être ! Fais venir des hommes, mets une barque à l’eau, bravez la glace et allez chercher ceux qui sont restés sur les radeaux que tu as bien failli détruire de tes boulets, boulet ! Ils sont terrifiés et n’ont pas la force de nager jusqu’à la rive : vite !
- A… à vos ordres, mon capitaine ! »


« - Voici, mon amour, c’est… changé… enfin… usé…
- Mon Dieu, Nina… Je… je suis tellement désolé… Je… je n’aurais pas imaginé…
- Ce n’est pas cela qui compte, ce ne sont que chaume et planches de bois »

Sous le porche, la fillette, se cachait, mains au dos,
Et elle baissait la tête, doutant de son cadeau.

« Léma ? C’est toi ma petite fille… ma grande fille ? »

La fillette s’avança, peu lui chalait le froid,
Et sans défaire ses bras, elle le dévisagea.

« Papa ? »


« - Papa !!! C’est toi, mon papa ! Maman… le flou… c’est pas vrai, c’est terminé… c’est… je sais, je sais !
- Je sais mon cœur ! »


« - Monsieur ? Bottes ? Maman ?!?
- Iannis, mon chéri, voici ton papa. Iannis, mon amour, voici ton fils.
- Papa ? »


« - Papa ! Papa ! A Papa !
- Petit bonhomme… C’est toi qui portais mon nom pour deux, alors…
- Papa ! T’es le meilleur cadeau de Noël du monde de la terre ! »


« - Penina, voici Issandra, Mémnon et Outis, qui par leur courage, leur sacrifice et leur cœur nous ont permis de revenir en bravant dangers et obstacles…
- Soyez remerciés, du fond du cœur. Vous êtes les bienvenus dans notre demeure, aussi longtemps qu’il vous plaira d’y séjourner, mais dès ce soir, partagez notre repas, que je souhaite le plus festif possible, quoiqu’il soit frugal.
- Bievenue ! Bienvenue ! »

 


« - Tu veux jouer avec moi, Issandra ?
- A quoi ?
- A la princesse ! On dirait t’es la princesse, et moi je serais la servante, et….
- Je n’ai pas très envie d’être une princesse, c’est un sort loin d’être enviable…
- Pourquoi tu dis ça ?
- Je le sais…
- Comment tu peux savoir ?
- Je le sais, crois-moi… un jour je te le raconterai….
- Issandra… dis… je peux te dire un secret ? J’ai un peu peur du monsieur avec les pieds de cheval… il est trop… bizarre.
- Le bizarre, c’est comme cela qu’on appelle les différences qu’on ne comprend pas. Il vaut mieux s’efforcer de les découvrir, Léma, c’est ce qui nous enrichit réellement. C’est mon Papa à moi, tu sais.
- Je… je suis désolée, Issandra, je… je ne savais pas. Je ne veux pas être pauvre du cœur et de l’esprit, c’est ce qui rend méchant, ça je le sais. »


« - Je vois que certaines de mes leçons ont porté des fruits qui s’épanouissent, Issa…
- N’en clame pas tout le mérite, j’ai eu beaucoup matière à apprendre par moi-même ces dernières semaines…
- Laisse moi être fier de toi, Issandra.
- Mémnon ?
- Oui ?
- Tu crois… que je pourrais essayer d’inverser tout le mal que ma mère a fait ?
- Issa, loin de moi l’envie de brimer ton entrain, mais ton dernier essai à l’encontre des pouvoirs de ta mère ne s’est pas avéré très concluant, il aurait bien pu te coûter la vie…
- Ici, c’est… c’est différent, Mémnon… Aujourd’hui, c’est comme si la magie était déjà autour de nous et qu’il n’y avait plus qu’à la cueillir… Et puis… défaire ce qui a été fait, c’est seulement rétablir l’équilibre qui n’aurait pas dû être rompu.
- Sois prudente Issa ! »

« Mais que veux-tu qu’il m’arrive ! Joyeux Noël à tous et… à vos souhaits ! »

« Que l’esprit de Noël, qui peut tout effacer,
Emporte dans ses ailes les méfaits du passé ! »


Et c’est ainsi que fut, ce qui aurait dû être,
Dans la paix revenue de la vie de ces êtres.

« - Issandra, la… la magie de Noël… elle n’est pas marchée pour toi… ton pauvre Papa… je suis désolée…
- Ne pense pas cela, Léma : je le croyais perdu et je l’ai retrouvé, c’est un don qui m’est fait, à moi d’apprendre à l’aimer même ainsi… »

Heureux qui comme Iannis, après un long voyage,
Recouvre les délices des familiers rivages.
Issandra comme Léma ont retrouvé un père
Et sont tout à la joie de ce présent offert.
Nos héros, quant à eux, mariés depuis longtemps,
Vécurent bien sûr heureux, avec leurs deux enfants.

Ainsi s’achève l’histoire de Léma et sa mère,
Celle d’un si fort espoir qu’il traverse les mers.

***